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Gesualdo et Kodály : la dissonance


La dissonance de l'un vient de sa vie, de sa science, de ses passions, de ses pulsions, de son orgueil, de ses crimes et de ses châtiments, de son mysticisme délirant. La dissonance de l'autre lui est imposée par les événements, la folie des hommes, les ambitions, les déchainements de haine, la guerre, la mort.
L'un c'est Carlo Gesualdo, prince de Venosa, uxoricide et musicien italien du XVIème siècle, dont les dernières compositions, les Tenebrae responsoria, d'un mysticisme violent et dramatique, expriment à la fois les souffrances et le sacrifice du Christ, et les tourments hallucinés du propre repentir du meurtrier.
L'autre c'est Zoltán Kodály, compositeur, pédagogue et ethnomusicologue hongrois du XXème siècle, qui compose sa Missa brevis "in tempore belli" (en temps de guerre) caché dans une cellule pendant que les bombardements de la Seconde Guerre mondiale détruisent Budapest.
Et ces musiques de la dissonance se rejoignent, au-delà de la noirceur de l'être ravagé ou du monde délirant, pour exprimer une foi salvatrice indispensable à la survie.
L'interprétation de la musique de Gesualdo :
Le poids des mots doit être l'approche privilégiée des oeuvres de Gesualdo. Au-delà de la technique du musicien, ce sont les effets sonores qu'il faut traquer en liaison directe avec l'idée du texte littéraire. Peu importe finalement que l'auditeur soit intellectuellement préparé à aborder cette musique : ce n'est pas la connaissance technique du contrepoint, du figuralisme ou du chromatisme qui favoriseront sa réception sensible des sons. Il faut faire jaillir l'expression de la musique, l'impact sensible du texte sur le corps, leur résonance émotionnelle. Cette musique doit être un choc.
Ce n'est donc pas la conformité à un modèle d'interprétation entériné par la critique musicologique (les "références") qui doit guider l'interprétation mais le ressenti du chef qui, une fois faite l'analyse des pièces, suit sa propre réaction à la musique pour conduire le choeur et le spectateur à l'émotion. Et tant pis si les "puristes" n'y trouvent pas leur compte. Cela doit-il nous priver du plaisir de les chanter et de nous y perdre ?


F.I

… et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
(
Gérard de Nerval, Le Desdichado)

"Je suis Carlo Gesualdo, Prince de Venosa et Comte de Conza.
Voilà longtemps que le château de Gesualdo est devenu mon tombeau. J'ai assassiné ma femme Maria d'Avalos et son amant, Fabrizio Carafa, prince d'Andria. En réalité, je les ai fait assassiner par mes sbires. J'étais en embuscade pendant que mes hommes les abattaient. Coups de feu et cris ; puis, plus rien. Mes hommes sont ressortis ; et je suis resté là, en proie à une agitation étrange, comme vidé de l'intérieur. Un vide qu'il me fallait remplir d'urgence sous peine de rester inaccompli à jamais. J'ai tiré mon couteau de chasse et je suis entré dans la chambre. L'amant gisait dans son sang, par terre. Et ma femme, étalée sur le lit, était morte. Je me suis précipité sur elle et, mes deux mains crispées sur le manche , j'ai abattu le couteau encore et encore sur son bas-ventre coupable. Le sang giclait sur mes mains et mon visage, tout près de son corps dont je respirais les effluves douceâtres des blessures. Puis, je n'ai plus eu conscience que du glissement chuintant que faisait le va-et-vient de la lame dans la chair morte. Je me suis senti en paix, calme, lucide. J'avais fait ce que je devais : mon honneur était sauf. Je sentais vaguement que mon acharnement sur le corps mort était étrange mais le calme qu'il m'avait procuré étouffait ce murmure de conscience.
Personne n'a condamné cette exécution. Mon honneur devait être vengé. Mes pairs ont approuvé. Ça et là on a bien remarqué que c'était insultant pour les amants de ne pas les avoir tués de ma propre main… Mais rien de plus.
Je me suis retranché dans mon château sur les hauteurs de Gesualdo. Il fallait que mon corps s'épuise pour chasser les angoisses que causaient à mon âme le crime qui me condamnait à jamais aux yeux de Dieu. Alors, tout seul, j'ai abattu des arbres, encore et encore des arbres. Au bout de mes efforts, le château s'est dressé, nu, en haut de la colline, face au ciel. Le château selon Thérèse d'Avila : mon âme. Seule et nue, dressée vers le regard de Dieu." (…)


Carlo Gesualdo (1566-1613) est un personnage au double paradoxe. Premièrement, il est noble mais son rêve est d’être compositeur et chanteur. En cette fin du XVIe siècle, bien que reconnue, la position sociale de compositeur restait celle d’un serviteur et était incompatible avec celle de la noblesse. Deuxièmement, il fait partie d’une famille très religieuse : deux de ses oncles sont cardinaux dont l'un – Charles Borromée - sera canonisé. Malgré sa piété profonde et sincère, il était rempli d’une telle violence qu’il ne sut s’empêcher de tuer sa femme et son amant. Pardonné, il reste néanmoins tourmenté toute sa vie par ses conflits intérieurs, s’imposant même la flagellation quotidienne.
Les Responsoria et alia ad Officium Hebdomadae Sanctae spectantia (Répons pour l’Office des Ténèbres), publiés en 1611, peuvent être considérés comme le testament musical de Gesualdo, dont le style polyphonique est remarquable de complexité.

Les Tenebrae Responsoria

Le cycle des répons pour la Semaine sainte était chanté pendant l'Office des Ténèbres, la nuit du Triduum sacrum, c'est-à-dire les trois derniers jours de la Semaine sainte : Jeudi (Feria quinta), Vendredi (Feria sexta) et Samedi (Sabbato sancto). Durant la cérémonie, quinze cierges disposés sur un chandelier triangulaire étaient éteints l'un après l'autre jusqu'à ce que l'église soit plongée dans une obscurité totale. À la toute fin de l’office, des bâtons de bois et toute l’assemblée frappent le sol en un strepito, en souvenir du tremblement de terre qui détruisit le Temple de Jérusalem.
Le texte complet des répons retrace les derniers moments de la vie de Jésus jusqu'à la crucifixion. Les leçons des nocturnes sont extraites des lamentations de Jérémie3.
L'influence de la Contre-Réforme
Le Concile de Trente (1545-1563), point de départ de la Contre-Réforme sur les plans historique et religieux, avait été suivi d' autres assemblées du Clergé, visant à en assurer l'application des dogmes récemment établis.
En 1565, l'oncle du compositeur, l'archevêque de Milan et futur saint Charles Borromée,il convoqua le premier concile provincial de Milan, pour en réaffirmer les décrets, qui furent appliqués avec plus ou moins de rigueur par les compositeurs de musique sacrée.


Gesualdo ne compose pas pour plaire au Vatican, ou pour l'ordonnance d'une cérémonie, mais pour lui-même. Ce dernier aspect de la composition mérite d'être signalé. À de nombreux égards, il semble que le compositeur, dans un acte de contrition ou de mortification, en était venu à s'identifier avec la figure du Christ.

Zoltán Kodály (1882-1967)


Il naît à Kecskemét, en Hongrie, dans une famille musicienne (son père est violoniste amateur, sa mère pianiste), ouverte aux influences tziganes. Il apprend le violon, le violoncelle, le piano et l'alto et dévore le Clavier bien tempéré de Bach. À partir de 1900, il fréquente l'université de Budapest, en hongrois et en allemand, et étudie simultanément la composition à l'Académie de musique où il rencontre Béla Bartók, qui, jusqu'à la mort de ce dernier en 1945, restera son plus fidèle ami. Dès 1905, il part avec lui dans la campagne hongroise à la recherche des racines musicales de son pays. En 1906, il se rend à Paris, y suit les cours de Charles Marie Widor et découvre l'univers de Debussy.
Kodály est simultanément compositeur, pédagogue, folkloriste, musicologue et journaliste, ce qui fait de lui le maître à penser de la musique hongroise contemporaine. Sa réputation s'établit cependant en Hongrie, puis à l'étranger, grâce au Psalmus hungaricus (1923) et à l'opéra Háry János (1926). Il se consacre de plus en plus à ses projets pédagogiques, élabore sa célèbre méthode de solfège, et développe une animation chorale dans les villes de province hongroises. Il compose de nombreux choeurs et des oeuvres pour orchestre brillantes et colorées, sur un matériau folklorique : Danses de Marosszék (1930), Danses de Galanta (1933).
Farouche figure du nationalisme culturel de la Hongrie, inventeur de méthodes d'enseignement de la musique permettant une initiation au chant choral dès le plus jeune âge, Kodály a été le plus éminent représentant de l'humanisme de son pays pendant plus d'un demi-siècle. Jusqu'à sa mort en 1967, il parcourt le monde pour donner des conférences et se voir couronné de
nombreux lauriers.
Son oeuvre, du point de vue de l'auditeur occidental, peut approximativement se diviser en deux ensembles : l'un regroupe les partitions de forme classique où Kodály fait la synthèse de la tradition allant de Bach à Debussy, en passant par Beethoven, Brahms et Wagner, l'autre, les quelque 1500 pièces chorales consignées par lui-même dans un souci d'abord didactique : l'art de Palestrina s'y revivifie au contact des composantes mélodiques et rythmiques de la chanson populaire hongroise.

Missa Brevis In tempore belli

La Missa brevis fut initialement écrite comme une messe pour orgue. Sa date de composition exacte demeure incertaine: on avance généralement 1942, mais les documents dont nous disposons aujourd’hui semblent indiquer que Kodály a plus vraisemblablement écrit sa Messe pour orgue alors qu’il passait un séjour à Galyatető, son lieu de vacances de prédilection, durant l’été 1943. En 1944, le compositeur expliqua, à l’occasion d’un entretien radiophonique, comment il en avait été venu à écrire cette œuvre. Alors qu’il séjournait à Galyatető, il fut invité à accompagner une «messe basse» à l’harmonium. Ce type de messe est célébré «sans aucun chant choral ni hymne folklorique», l’organiste jouant en solo du début à la fin du service. Selon Kodály, ce «solo d’orgue peut être de deux sortes: soit [l’organiste] exécute des œuvres qu’il a sélectionnées à l’avance, soit il improvise. Dans un cas comme dans l’autre, la musique suit très rarement les passages de la messe pour exprimer, dans la mesure du possible, le contenu des textes liturgiques». Kodály souhaitait au contraire coller étroitement au texte de la messe, si bien qu’il esquissa sa propre musique. Quelque temps plus tard, il réarrangea cette pièce pour orgue seul, qui deviendra ainsi la Missa Brevis pour orgue et chœur mixte.

Comme le suggère le sous-titre de l’oeuvre, «in tempore belli» (tiré de la Messe en do majeur de 1796 de Haydn), la deuxième version fut exécutée pour la première fois dans des circonstances exceptionnellement difficiles. Budapest, occupée par les Allemands, est encerclée par les Russes. Durant ce siège impitoyable, la ville est épuisée par la faim, le froid, la maladie. Kodály et sa femme se sont réfugiés dans les sous-sols de l'Opéra. C'est pendant cette retraite forcée qu'il écrit la Missa brevis. C’est dans un vestiaire de l’Opéra que fut donnée la première de l’oeuvre, le 11 février 1945, par un choeur constitué des solistes de la troupe de l’Opéra, accompagnés à l’harmonium—et par le son des canons tonnant dans le lointain. Kodály orchestrera l’oeuvre après la guerre (probablement en 1948); cette troisième version sera exécutée pour la première fois en 1948 dans la Cathédrale de Worcester à l’occasion du Festival des Trois Choeurs.

Programme

Carlo Gesualdo : Tenebrae responsoria (extraits)

Moro lasso al mio duol (madrigal)

Zoltan Kodály : Missa brevis "In tempore belli"